Gwen et sa télévision
Gwen adore les trucs à la con à la télé. Les trucs qui la font pleurer. Elle aime moins les trucs qui font rire. Elle se fout devant la télé, et pleure devant la vie des autres étalés par des journalistes qui ont une haute idée de l'audience et une basse de la dignité.
Donc, elle adore les émissions au cours desquelles il faut ouvrir des rideaux avec du piano en bruit de fond pendant que celui qui ne sait pas si le rideau va être ouvert a le visage bouffé par l'angoisse, les émissions où des invités témoignent des malheurs qu'ils ont subis sous l'oeil compatissant d'un présentateur qui penche légèrement la tête sur le côté et sourie légèrement pour montrer combien il est concerné, les émissions où la pauvreté est jetée en pâture aux télespectateurs avides de la misère des autres.
Avec Gwen, on n'est pas riche. Mais on n'est pas pauvre. Et sa grand-mère nous aide beaucoup. Mais Gwen prend plaisir à regarder ces émissions. Comme on n'a qu'une télé, je regarde avec. Mais moi, la boule dans la gorge, je ne l'ai pas quand la personne pleure, je l'ai juste avant, quand le journaliste pose la question qui fera pleurer la femme à coup sûr.
Il y a quelques temps, dans l'émission 7 à 8, on suivait des mères seules qui vivaient avec le SMIC et leurs enfants. Ma mère a vécu avec le SMIC en élevant deux enfants, et jamais elle n'aurait accepté d'échanger son honneur contre un passage dans une émission de télé. Bref, on suit une dame qui va acheter des chaussures à sa fille au supermarché. Et il faut composer avec le budget. Et là, la journaliste se penche vers la gamine, et lui demande: "C'est pas trop dur de savoir que tu peux pas choisir parce que ta maman n'a pas beaucoup d'argent ?" Mais tu crois quoi connasse, que c'est par plaisir que cette femme bosse pour gagner moins de 1.000 € avec deux filles ?
Ensuite, une autre femme, qui a fait ses courses comme on peut les faire quand on n'a pas un rond (en achetant les pâtes les moins chères, vous savez - ou vous ne savez peut-être pas - celles qui explosent à la cuisson, et dont il ne reste que des miettes, ou de la confiture tellement industrielle qu'on doute qu'un fruit soit malencontreusement venu s'égarer dans ce pot, ou les saucisses composées de trucs qui permettront de la vendre moins chère que de la pâtée pour chien) sort du supermarché (on est le 9 ou le 10 du mois, au début donc) et elle va chercher un extrait de compte au distributeur. La journaliste regarde, et lui demande: "il vous reste donc 22 € pour finir le mois ?" et là, la femme, tétanisée, s'effondre en sanglot et lui dit "non, je suis à découvert de 22 €"... Comme si la journaliste n'avait jamais vu un extrait de compte. Mais c'est vrai qu'elle ne doit pas avoir l'habitude d'être en débit, c'est un truc qui n'existe pas dans son monde. Avec deux enfants, ma mère gagnait le SMIC lorsque mon père est parti. Et les courses de fin de mois avec des pâtes, du riz, et des pâtes pour changer (je crois que je connais toutes les formes de pâtes, je pourrais les reconnaître les yeux fermés et donner les qualités et les défauts de chaque, je suis une des personnes au monde qui a mangé le plus de pâtes, si bien que maintenant, j'ai horreur de ça), c'est pas vraiment à montrer.
Quand ça tourne trop à la merde, je vais chercher un livre, et je m'installe à côté de Gwen, qui gueule parce que je ne m'intéresse pas à ce qu'elle suit. A quoi bon lui expliquer ? Je l'ai déjà fait, j'ai déjà tenté, mais elle se met en colère en disant que ce qu'elle regarde ne m'intéresse pas, que je suis égoïste, que je pourrais m'intéresser un peu aux autres.
J'ai envie de lui répondre comme Romain Gary: C'est déjà assez compliqué d'être moi, je vais pas en plus me mettre à la place des autres.
Tim
Donc, elle adore les émissions au cours desquelles il faut ouvrir des rideaux avec du piano en bruit de fond pendant que celui qui ne sait pas si le rideau va être ouvert a le visage bouffé par l'angoisse, les émissions où des invités témoignent des malheurs qu'ils ont subis sous l'oeil compatissant d'un présentateur qui penche légèrement la tête sur le côté et sourie légèrement pour montrer combien il est concerné, les émissions où la pauvreté est jetée en pâture aux télespectateurs avides de la misère des autres.
Avec Gwen, on n'est pas riche. Mais on n'est pas pauvre. Et sa grand-mère nous aide beaucoup. Mais Gwen prend plaisir à regarder ces émissions. Comme on n'a qu'une télé, je regarde avec. Mais moi, la boule dans la gorge, je ne l'ai pas quand la personne pleure, je l'ai juste avant, quand le journaliste pose la question qui fera pleurer la femme à coup sûr.
Il y a quelques temps, dans l'émission 7 à 8, on suivait des mères seules qui vivaient avec le SMIC et leurs enfants. Ma mère a vécu avec le SMIC en élevant deux enfants, et jamais elle n'aurait accepté d'échanger son honneur contre un passage dans une émission de télé. Bref, on suit une dame qui va acheter des chaussures à sa fille au supermarché. Et il faut composer avec le budget. Et là, la journaliste se penche vers la gamine, et lui demande: "C'est pas trop dur de savoir que tu peux pas choisir parce que ta maman n'a pas beaucoup d'argent ?" Mais tu crois quoi connasse, que c'est par plaisir que cette femme bosse pour gagner moins de 1.000 € avec deux filles ?
Ensuite, une autre femme, qui a fait ses courses comme on peut les faire quand on n'a pas un rond (en achetant les pâtes les moins chères, vous savez - ou vous ne savez peut-être pas - celles qui explosent à la cuisson, et dont il ne reste que des miettes, ou de la confiture tellement industrielle qu'on doute qu'un fruit soit malencontreusement venu s'égarer dans ce pot, ou les saucisses composées de trucs qui permettront de la vendre moins chère que de la pâtée pour chien) sort du supermarché (on est le 9 ou le 10 du mois, au début donc) et elle va chercher un extrait de compte au distributeur. La journaliste regarde, et lui demande: "il vous reste donc 22 € pour finir le mois ?" et là, la femme, tétanisée, s'effondre en sanglot et lui dit "non, je suis à découvert de 22 €"... Comme si la journaliste n'avait jamais vu un extrait de compte. Mais c'est vrai qu'elle ne doit pas avoir l'habitude d'être en débit, c'est un truc qui n'existe pas dans son monde. Avec deux enfants, ma mère gagnait le SMIC lorsque mon père est parti. Et les courses de fin de mois avec des pâtes, du riz, et des pâtes pour changer (je crois que je connais toutes les formes de pâtes, je pourrais les reconnaître les yeux fermés et donner les qualités et les défauts de chaque, je suis une des personnes au monde qui a mangé le plus de pâtes, si bien que maintenant, j'ai horreur de ça), c'est pas vraiment à montrer.
Quand ça tourne trop à la merde, je vais chercher un livre, et je m'installe à côté de Gwen, qui gueule parce que je ne m'intéresse pas à ce qu'elle suit. A quoi bon lui expliquer ? Je l'ai déjà fait, j'ai déjà tenté, mais elle se met en colère en disant que ce qu'elle regarde ne m'intéresse pas, que je suis égoïste, que je pourrais m'intéresser un peu aux autres.
J'ai envie de lui répondre comme Romain Gary: C'est déjà assez compliqué d'être moi, je vais pas en plus me mettre à la place des autres.
Tim
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