La soumission et les larmes
Dernièrement, quelques jours avant que je parte voir ma soeur, mon père lui a téléphoné, de bon matin, en larmes. Il lui a dit qu’il y avait eu un problème avec sa copine (celle de 32 ans, la nouvelle), qu’ils avaient décidé d’aller en boîte le samedi, mais qu’elle était complètement bourrée, et qu’en boîte, après qu’il a payé une bouteille de whisky, elle est sortie avec un autre type. Sous son nez. Il est rentré à pieds, 10 km de nuit…
Donc, il appelle ma sœur en larmes, lui disant entre deux sanglots qu’il va mal, qu’il n’a rien fait de sa vie, qu’il n’a pas d’amis, qu’il va aller se foutre à l’eau. Ma sœur lui propose de l’accueillir chez elle, mais il n’a pas envie de prendre sa voiture, il ne s’en sent pas la force. Il refuse également que ma sœur vienne chez lui.
L’ex de mon père a aussi appelé ma sœur, lui disant qu’elle était inquiète, qu’elle savait que mon père n’allait pas bien et tout, et qu’il fallait faire quelque chose, et qu’au besoin elle pouvait aller le voir pour lui remonter le moral.
Finalement, dans l’après-midi, ma sœur me met au courant de la situation. Elle m’a raconté mon père en larmes qui prend ma sœur pour sa mère, lui demandant des conseils pour sa vie… Enfin bon. Toujours est-il qu’elle me met au courant de la situation, je décide d’appeler mon père sur les coups de 18 heures. Mon père qui avait quand même dit à ma sœur qu’il se sentait horriblement seul, qu’il aimerait prendre l’apéritif avec des amis, mais que, s’il avait de l’apéritif, il n’avait pas d’amis. Et qui lui avait aussi dit qu’il la rappellerait plus tard. Ce qu’il n’a pas fait. C’est donc moi qui appelle mon père, qui me répond, complètement murgé, qu’il est chez une copine (pas celle qui l’a lâchée en boîte, une autre) qui prépare le couscous, qu’elle est très sympa, que son copain est aussi très sympa, et que c’est gentil de m’inquiéter pour lui. Il me passe la copine au téléphone (une fille que je n’ai jamais vu), on discute (enfin, " discute "… Qu’est-ce que vous voulez discuter avec quelqu’un dont l’intérêt premier est de faire boire mon père pour qu’il arrête de chouiner aux oreilles de ma sœur ? ), enfin, on se dit deux mots, et je rappelle ma sœur pour la rassurer.
Là-dessus, elle reçoit un texto de mon père qui lui écrit " Merci pour tout, pense à moi " sans un mot ni une explication supplémentaire. Juste pour que ma sœur continue à s’inquiéter pendant que lui se trouvait avec des copines à boire, reboire, et reboire encore. Juste pour qu’elle continue à être soumise.
Je n’aime pas frapper un adversaire qui est à terre. Ou qui est en position de faiblesse. Je n’ai jamais eu le courage d’affronter mon père quand il était en pleine forme, ce serait lâche de le faire maintenant. Mais bordel, il pourrait pas laisser ma sœur un peu en paix ? Il est plus facile de dire la vérité à quelqu’un qu’on n’aime pas. Je me sentirais tout à fait capable de dire à mon père tout ce que j’ai gardé pendant des années. L’histoire des larmes, le fait de savoir qu’il sanglotait au téléphone m’a plus glacé qu’autre chose. Parce que ce sont des larmes égoïstes, il ne pleure (et n’a jamais pleuré) que sur lui-même, sans se rendre compte que ce sont les gens autour de lui qui auraient de bonnes raison de pleurer.
Lorsque ma sœur me dit que ça la rend triste d’entendre mon père pleurer, j’aimerais dire à mon père la chose suivante :
Je suis désolé, je ne pleurerai pas avec toi, mes yeux sont secs.
Tu n’as pas pleuré lorsque je suis allé, avec ma mère, ouvrir un dossier à la CAF pour toucher les aides, et qu’il a fallut le refaire une semaine plus tard parce que le dossier avait été égaré, le refaire sous l’œil hautain d’une grosse dame aux cheveux bruns.
Tu n’as pas pleuré quand notre frigo était vide et que tu buvais avec ceux qui étaient à l’époque tes copains.
Tu n’as pas versé une larme tous les cinq (ou six) de chaque mois, lorsque j’allais à la poste avec ma mère, retirer l’argent des allocs pour payer les dettes quand il y en avait et faire les courses (les courses du début de mois, tu le sais pas, mais c’est celles où on peut acheter le jambon et les côtelettes de porc. C’est là où on a le droit d’acheter une tablette de chocolat, parce que c’est le début du mois).
Tu n’as pas pleuré lorsque je me suis rendu compte que je ne ferai pas d’études, et que j’ai commencé à aller bosser à l’usine.
Tu n’as pas versé une larme quand tu hurlais sur Laurent, et qu’il te regardait terrorisé, et que personne n’osait rien dire.
Tu n’as pas pleuré lorsque tu es parti en emmenant la radio qu’il avait eu pour un Noël précédent.
Dans tous les moments où les autres avaient de la peine, tu n’étais pas là. Alors je suis désolé, mais pour toi, mes yeux sont secs. J’ai trop pleuré pour les autres pour que tu me fasses même pitié.
Tu te rends compte comme c’est horrible de dire ça à son père ? Même la pitié est un sentiment que tu ne me provoque pas.
J’en n’ai plus rien à foutre.